SOFT
BOUNDS
Soft
comment ? Peu importe, en réalité. La référence
au passé commun d'Elton Dean et Hugh Hopper dans Soft Machine
semble inévitable chaque fois qu'ils se trouvent réunis
au sein d'une même formation. De là à en déduire
que leurs complices ne seraient que de simples faire-valoir, il y
a un pas qu'il serait particulièrement fâcheux, dans
le cas de Sophia Domancich et Simon Goubert, de franchir. Sur la scène
jazz française, ils ne sont pas moins incontournables, et il
est inutile de préciser qu'ils font ici jeu égal avec
leurs collègues britanniques, au point qu'il convient de parler
de rencontre au sommet.
Les chemins de Sophia Domancich, Elton Dean et Hugh Hopper s'étaient
déjà croisés il y a une vingtaine d'années
lorsque tous trois faisaient partie de la formation du batteur Pip
Pyle, Equip'Out. Forgée au long de nombreuses tournées
à travers l'hexagone, leur complicité ne s'est jamais
démentie, en particulier dans le cas de Sophia et Elton dont
la collaboration s'est poursuivie ensuite au sein du quintette du
saxophoniste (l'album Silent Knowledge en 1996, où l'on trouvait
une première version de "Gimlet Abides"), et plus
récemment dans le cadre d'un duo improvisé (Avant).
Toutefois, il est important de préciser qu'aucune de ces précédentes
rencontres n'avait emprunté au catalogue de Soft Machine, même
si Sophia avait écouté et apprécié les
albums du groupe à l'époque : Elton et Hugh avaient
chacun suivi, depuis leur départ de la machine molle, une voie
plus personnelle. Il aura fallu attendre un autre projet franco-anglais,
PolySoft, pour les voir se confronter à nouveau, avec le succès
(artistique et public) que l'on sait, à cette musique. L'intégration
de certains de ces morceaux au répertoire de Soft Bounds ("Kings
And Queens", mais aussi l'épique "Slightly All The
Time", autrement dit la deuxième face de Third) allait
dès lors de soi.
S'il a multiplié au cours des dernières années
les collaborations avec Sophia, Simon Goubert n'avait, pour sa part,
jamais joué avec les deux Anglais auparavant. Il n'en connaissait
pas moins la musique de Soft Machine, confiant au risque d'en étonner
plus d'un que c'est Christian Vander en personne qui l'avait incité
jadis à jeter une oreille sur ce qu'il considérait comme
l'une des rares fusions convaincantes et authentiques de rythmes rock
et d'improvisations jazz. "J'apprécie la façon
qu'ont Elton et Hugh d'aborder la musique, qui est tout sauf statique",
confie-t-il a posteriori. "Il est rare de trouver dans cette
scène musicale des gens qui, tout en aimant jouer des morceaux
très structurés, soient aussi capables de partir tout
à coup dans quelque-chose de complètement improvisé.
Avec comme langage commun, une vraie connaissance du jazz et de l'histoire
de cette musique".
Les compositions de Simon et Sophia interprétées ici
avaient été conçues au départ pour d'autres
formations : "Le Retour D'Emmanuel Philibert" pour un quatuor
mené par Riccardo Del Fra (l'album Insieme en 1997), et "La
Part Des Anges" pour le trio "anglais" de Sophia avec
Paul Rogers et Tony Levin (et enregistré sur l'album du même
titre). La manière dont le quatuor se les est appropriées
témoigne de la remarquable osmose naturelle entre les quatre
musiciens. L'utilisation du piano électrique sur une partie
du "Retour...", alliée au timbre tout aussi particulier
du saxello d'Elton, aux lignes de basse inimitables de Hugh et à
l'énergie rythmique décoiffante déployée
par Simon, renvoie même - d'une façon plus oblique et
inattendue - à l'univers sonore de Soft Machine.
Sans doute peut-on voir là le sens à donner au jeu de
mots dont le quatuor s'est baptisé - un partenariat souple
et ouvert ("soft bonds") qui, au fil de ses conversations,
finit tôt ou tard par redécouvrir, le plus innocemment
du monde, un langage enfoui au plus profond de son histoire musicale
("Soft-bound")... A moins, bien sûr, d'opter pour
une acception plus littérale : comme l'a découvert Elton
après coup, James Joyce décrit dans son Ulysse un chat
montant sur un lit "par bonds moelleux" ("in soft bounds").
A chacun de s'imaginer le corollaire musical d'un tel mode de locomotion...
english
version :
Soft
what ? Never mind ! Alluding to Elton Dean and Hugh Hopper's common
past in Soft Machine is difficult to avoid whenever they find themselves
reunited in another band. The reference should not detract, however,
from the fact that Sophia Domancich and Simon Goubert, their partners
in Soft Bounds, are anything but mere foils, being as they are important
figures in their own right on the French jazz scene. In any case,
all four are equal partners here, in what can truly be called a musical
summit meeting.
Sophia Domancich, Elton Dean and Hugh Hopper had already crossed paths
a couple of decades ago when all three were members of drummer Pip
Pyle's band Equip'Out. Their musical kinship, forged over numerous
French tours, has endured to this day, particularly in the case of
Sophia and Elton, whose partnership has since extended into the latter's
own quintet (as documented on 1996's Silent Knowledge, which included
a version of "Gimlet Abides") and more recently an improvised
duo (2005's Avant).
It should be noted, however, that none of these previous collaborations
alluded to Soft Machine's back catalogue, even though Sophia had heard
and liked the band's albums at the time : Elton and Hugh had, since
their respective departures, forged their own musical identity. It
wasn't until they both took part in the PolySoft tribute project that
they were again confronted with this music - and very successfully
so. It was only logical, then, that some of these compositions ("Kings
And Queens", but also the epic "Slightly All The Time",
in other words Third's entire second side) should find their way into
Soft Bounds' concert repertoire.
In contrast to his many collaborations with Sophia over the last few
years, Simon Goubert had never really played with either Elton or
Hugh before, but was familiar with Soft Machine's music. Many will
be surprised to learn that Simon was introduced to the band by none
other than Christian Vander, who held their music as one of the few
examples of a successful and authentic fusion of rock rhythms and
jazz improvisations. "I like the way Elton and Hugh approach
music-making, which is anything but static", he offers. "It
is rare to find musicians on this scene who like to play very structured
pieces yet have the ability to venture into free improvisation on
the spur of the moment, drawing on a deep understanding of jazz and
its history".
The compositions contributed by Simon and Sophia to this album were
originally intended for other line-ups : "Le Retour d'Emmanuel
Philibert" for a quartet led by Riccardo Del Fra (on 1997's Insieme),
and "La Part Des Anges" for Sophia's 'British' trio with
Paul Rogers and Tony Levin (on 1997's same-titled album). The way
Soft Bounds have made them their own is a token of the osmotic rapport
established by the four musicians. The use of electric piano on part
of "Retour...", along with the similarly unique tone of
Elton's saxello, Hugh's inimitable bass lines and Simon's all-conquering
rhythmic energy, even take us back - in a more oblique and unexpected
way - to Soft Machine's sonic world.
Which probably goes some way to understanding the hidden meaning of
the play on words which gave the quartet its name - an open, flexible
partnership ("soft bonds") which never fails to spontaneously
rediscover its deepest musical roots ("Soft-bound")... Unless,
of course, it must be taken literally, in which case everyone is entitled
to their own mental image; as Elton recently discovered, at one point
in Ulysses James Joyce tells of a cat climbing up a bed "in soft
bounds"...
Aymeric
Leroy